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La préface de Denis Clerc

Déchiffrer la société ?Je peux témoigner que, depuis une vingtaine d’années au moins, l’idée trottait dans la tête de Louis Maurin. Jeune journaliste, il travaillait alors dans une agence de presse, dont la mission est de rendre compte du présent, de l’immédiat, de l’éphémère, pourrait-on presque dire. Et il se désespérait de ne pouvoir prendre du recul, de rapporter les événements sans pouvoir les remettre dans leur contexte : « Un flash ne peut pas se substituer à un projecteur », disait-il. Un instantané ne rend pas compte de la complexité des choses, de leurs interdépendances.

Aussi pensait-il à une publication qui ausculterait la façon dont la société française évoluait, en s’appuyant sur les données statistiques disponibles. Il était venu parler de ce projet à Philippe Frémeaux et à moi-même, alors respectivement rédacteur en chef et directeur d’Alternatives économiques. Cela tombait bien : nous éditions alors — c’est toujours le cas — un « hors-série » annuel que nous avions appelé Les Chiffres de l’économie et dont la fonction était de fournir, de manière lisible et compréhensible, les principales grandeurs chiffrées de l’économie, en les éclairant de quelques commentaires et en les remettant en perspective, de sorte qu’elles puissent être utiles au citoyen. Banco : le hors-série allait élargir son champ de vision, devenir Les Chiffres de l’économie et de la société et Louis serait chargé de cette partie « sociétale ». Comme ni les uns ni les autres n’étions téméraires, il fut convenu que Louis conserverait son poste à l’agence, et qu’il travaillerait sur ce projet comme «pigiste », payé à l’article.

Ce fut un succès. Dès l’année suivante, Louis Maurin était embauché«pour de vrai »à Alternatives économiques, avec la responsabilité du hors-série dont, année après année, la diffusion et l’audience n’ont cessé de s’accroître, au point qu’il est devenu, en termes commerciaux, la «vache à lait »d’une coopérative de presse qui en avait bien besoin pour boucler ses fins de mois. Il s’est plongé avec délices dans les statistiques du logement, des revenus, des conflits sociaux, du mariage, de la participation électorale, et de bien d’autres domaines qui constituent la trame de ce livre. Avec délices, mais sans perdre son sens critique et, surtout, sans s’y noyer.

Car ce ne sont pas les chiffres qui l’intéressent, mais ce qu’ils révèlent, ou ne parviennent pas à révéler de notre société et de son évolution. Bref, il s’agissait pour lui de donner à voir les difficultés, les comportements et les modes de vie des groupes sociaux qui composent cette société,en s’appuyant sur des données aussi «objectives »que possible, plutôt que de s’inspirer de l’air du temps ou de grilles d’analyse préremplies. Regarder les faits avant de livrer des conclusions.

Et j’ai vu alors notre Louis Maurin, si pondéré d’ordinaire, piquer des colères sourdes. Par exemple, devant les manques de la statistique publique, qui, jusqu’à2009, n’incluaient quasiment pas les revenus de la propriété dans la mesure du revenu des ménages. Ou en entendant tel sociologue médiatique ou tel homme politique en vue évoquer les «classes moyennes »pour désigner des groupes sociaux faisant partie du vingtième le plus favorisé de la population. Une saine indignation qui l’a poussé par la suite à créer l’Observatoire des inégalités —qu’il dirige et qui est devenu un site d’information et d’analyse «incontournable », comme l’on dit aujourd’hui —, puis à écrire ce livre.

Un livre où je retrouve ses vieilles obsessions —justifiées, et que je partage entièrement —sur la nécessité de regarder les faits, de ne pas vouloir réduire à toute force une réalité sociale qui demeure complexe, et souvent contradictoire. Oui, nous dit-il, la société française demeure injuste, et les puissants ou les fortunés — deux termes presque synonymes, hélas — s’arrangent toujours pour que les règles leur servent ou, au moins, ne les desservent pas. On le verra ainsi mener la charge contre les alcooliers et les sociétés de jeux de hasard, non pas au nom de la morale, mais parce qu’ils nous prennent pour des imbéciles, en se présentant en bienfaiteurs. Ailleurs, on découvrira que la discrimination positive peut servir en réalité à masquer « la pauvreté des politiques sociales structurelles ».Ou que les inégalités entre hommes et femmes, qui se réduisent, sont désormais remplacées par de l’inégalité entre les femmes, comme l’atteste la montée du nombre de femmes de ménage.

Mais il n’en déduit pas qu’hier était mieux qu’aujourd’hui : « Regretter le “bon vieux temps” ne semble pas très pertinent », écrit-il dans son dernier chapitre. Simplement, malgré les plus grandes libertés dont nous jouissons, malgré une meilleure formation, une meilleure santé, un plus grand confort, la société demeure dure à l’égard des faibles.

Bref, déchiffrer la société n’a de sens que si cela nous permet de l’améliorer. Et, dans ce domaine, il nous reste beaucoup à faire, nous suggère Louis Maurin. Il a évidemment raison. Et c’est pour cela que son livre, riche d’informations parfois méconnues, d’analyses puisées aux meilleures sources et d’observations pertinentes, est un livre utile. Mieux : un livre essentiel. Pourtant, ce n’est pas un livre militant : il ne nous propose pas de rendre la société meilleure et encore moins de façon d’y parvenir. Mais il nous fournit un état des lieux nuancé,avec son côté cour et son côté jardin. Voilà où nous en sommes, nous dit-il : vous êtes adultes, vous avez votre idée sur ce que devrait être la bonne société, et vous voyez donc le chemin qu’il vous reste à parcourir entre ce qui est et ce qui devrait être. À vous de jouer, à vous de défricher les sentiers du futur. Si vous le souhaitez.

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