Avant-propos
Cet ouvrage est nourri du sentiment d’un grand écart entre les discours sur la société française « vue d’en haut » et l’appréciation que l’on peut en avoir à travers l’observation de tous les jours ou l’analyse de données quantitatives. La liste de ces décalages est longue : les cités ne se résument pas à l’insécurité,les classes moyennes ne touchent pas 4 000 euros de salaire mensuel, les élèves français ne sont pas « nuls »,les parents ne démissionnent pas face à leurs enfants, etc. De nombreuses raisons expliquent cette vision tronquée. Tout d’abord, le système statistique français n’est pas à la hauteur des enjeux, incapable de fournir des données récentes dans de nombreux domaines et de les délivrer de façon intelligible pour le grand public. Malgré des progrès récents, le monde scientifique — la sociologie, en particulier — ne semble plus vraiment chercher à dresser ce portrait social de la France (1). La situation sociale elle-même est en cause. La ségrégation sociale du territoire fait que les différents groupes se rencontrent moins. La concentration des pouvoirs dans la capitale polarise la vision des élites, coincée entre la plus grande richesse et les cités délabrées. La rapidité d’exécution croissante attendue des médias conduit souvent à une simplification extrême des phénomènes.
À l’encontre de ce mouvement, ce livre vise à dresser un état de lieux et à expliquer certains mécanismes du fonctionnement de la société française. Il s’agit bien d’abord de « déchiffrer »,car l’objectif est, autant que faire se peut, de mesurer et d’analyser des évolutions. Sans fétichisme du chiffre, il devient indispensable de mettre sur la table des données pour sortir de la rhétorique française où chacun se paie de bons mots. Ce qui permet à tout le monde d’avoir raison en même temps, faute de pouvoir être départagé par les faits. Dans la mesure du possible, nous essaierons de présenter des séries sur longue période, pour élargir les perspectives. L’objectif est aussi de « déchiffrer » des phénomènes qui ne sont pas tous immédiatement perceptibles. De dégager des tendances pour mieux comprendre l’évolution de la société dans un monde où l’avenir semble, pour beaucoup, très incertain. Sur la plupart des phénomènes présentés, vécus au quotidien, chacun a sa petite idée, qu’il s’agisse de famille, d’école, d’immigration, de chômage… Toute la difficulté de la démarche et son intérêt consistent à échapper aux expériences personnelles pour analyser le comportement d’un ensemble.
Il n’est pas question de révolutionner la vie des idées (2), mais de mettre les choses à plat. Le lecteur n’y trouvera pas les discours récurrents sur le « changement radical », l’« explosion » de tel ou tel phénomène (souvent mesuré depuis des années), l’entrée dans une « nouvelle modernité» qui n’en finit plus d’être moderne (à tel point qu’elle devient « sur », « hyper » ou « post »modernité…). Ces analyses servent trop souvent à vendre une nouveauté qui en est rarement une et à mettre en valeur l’intellectuel qui les produit. Une société bâtie sur les comportements humains n’évolue qu’à petits pas. Ce sont ces petits pas que nous chercherons à dessiner, en marquant les inflexions quand elles ont lieu. Cette méthode, peut-être moins attractive au premier regard, permet de mieux décrire la réalité sociale, de la refléter plus fidèlement.
De même, le lecteur n’y sentira pas la traditionnelle nostalgie de la société d’hier. Télévision, école, lien social : pour certains, tout était « mieux » avant. Une partie des commentateurs se complaît à idéaliser le passé en vieillissant, à l’approche du passage de témoin entre générations. Cette posture fait vendre auprès d’un public qui a besoin d’être rassuré, mais ne permet pas de comprendre le fonctionnement de la société. Il ne s’agit pas, à l’inverse, de considérer que tout nouveau comportement va dans le bon sens, que la modernité est positive par nature. Sur ce point, si l’autonomie croissante des individus constitue bien une avancée, il faut aussi en mesurer les conséquences négatives. Quand elle consacre la liberté du plus fort au détriment du plus faible, par exemple…À bien des égards enfin, il s’agira de nuancer, d’éviter le catastrophisme ambiant. De telles pratiques décrédibilisent l’information auprès de la majorité de la population. Elles tendent à alimenter le rejet du pays, quelle que soit l’appartenance politique, et ne peuvent que nuire à la démocratie tout entière. Ce qui n’empêche pas de porter des jugements de valeur. Inutile de se cacher derrière une pseudo-objectivité scientifique : la présentation des données, le choix des séries, des sujets abordés sont eux-mêmes des choix politiques.
(1) Quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur ses analyses, c’était le projet porté par le groupe réuni autour d’Henri Mendras, décédé en 2003. Voir Louis DIRN, La Société française en tendances (1975-1995), PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 1998 (2e éd.).
(2) Le lecteur en quête d’une critique détaillée du concept même de « société» lira François DUBET, Le Travail des sociétés, Seuil, Paris, 2009.
Lire cet avant-propos en PDF
(98 ko)
Table des matières
Préface de Denis Clerc
Avant-propos
1- Population : le dynamisme retrouvé
2- Les métamorphoses de la famille
3- Hommes-femmes, à quand l’égalité ?
4- Douce France ? Immigrés et étrangers
5- Les âges de la vie
6- Le niveau scolaire monte, les inégalités demeurent
7- Le travail et l’ombre du chômage
8- Une France plus riche… et plus inégale
9- Portrait des milieux sociaux
10- Une société de consommateurs
11- La société de l’information et des loisirs
12- Mobilité, espace et logement : le cadre de vie
13- Corps, santé et sexualité : une société bien dans sa peau ?
14- Insécurité : entre fantasmes et réalités
15- Valeurs, politique et lien social : ce qui unit
Conclusion
Bibliographie générale
Index
Table
La préface de Denis Clerc
Déchiffrer la société ?Je peux témoigner que, depuis une vingtaine d’années au moins, l’idée trottait dans la tête de Louis Maurin. Jeune journaliste, il travaillait alors dans une agence de presse, dont la mission est de rendre compte du présent, de l’immédiat, de l’éphémère, pourrait-on presque dire. Et il se désespérait de ne pouvoir prendre du recul, de rapporter les événements sans pouvoir les remettre dans leur contexte : « Un flash ne peut pas se substituer à un projecteur », disait-il. Un instantané ne rend pas compte de la complexité des choses, de leurs interdépendances.
Aussi pensait-il à une publication qui ausculterait la façon dont la société française évoluait, en s’appuyant sur les données statistiques disponibles. Il était venu parler de ce projet à Philippe Frémeaux et à moi-même, alors respectivement rédacteur en chef et directeur d’Alternatives économiques. Cela tombait bien : nous éditions alors — c’est toujours le cas — un « hors-série » annuel que nous avions appelé Les Chiffres de l’économie et dont la fonction était de fournir, de manière lisible et compréhensible, les principales grandeurs chiffrées de l’économie, en les éclairant de quelques commentaires et en les remettant en perspective, de sorte qu’elles puissent être utiles au citoyen. Banco : le hors-série allait élargir son champ de vision, devenir Les Chiffres de l’économie et de la société et Louis serait chargé de cette partie « sociétale ». Comme ni les uns ni les autres n’étions téméraires, il fut convenu que Louis conserverait son poste à l’agence, et qu’il travaillerait sur ce projet comme «pigiste », payé à l’article.
Ce fut un succès. Dès l’année suivante, Louis Maurin était embauché«pour de vrai »à Alternatives économiques, avec la responsabilité du hors-série dont, année après année, la diffusion et l’audience n’ont cessé de s’accroître, au point qu’il est devenu, en termes commerciaux, la «vache à lait »d’une coopérative de presse qui en avait bien besoin pour boucler ses fins de mois. Il s’est plongé avec délices dans les statistiques du logement, des revenus, des conflits sociaux, du mariage, de la participation électorale, et de bien d’autres domaines qui constituent la trame de ce livre. Avec délices, mais sans perdre son sens critique et, surtout, sans s’y noyer.
Car ce ne sont pas les chiffres qui l’intéressent, mais ce qu’ils révèlent, ou ne parviennent pas à révéler de notre société et de son évolution. Bref, il s’agissait pour lui de donner à voir les difficultés, les comportements et les modes de vie des groupes sociaux qui composent cette société,en s’appuyant sur des données aussi «objectives »que possible, plutôt que de s’inspirer de l’air du temps ou de grilles d’analyse préremplies. Regarder les faits avant de livrer des conclusions.
Et j’ai vu alors notre Louis Maurin, si pondéré d’ordinaire, piquer des colères sourdes. Par exemple, devant les manques de la statistique publique, qui, jusqu’à2009, n’incluaient quasiment pas les revenus de la propriété dans la mesure du revenu des ménages. Ou en entendant tel sociologue médiatique ou tel homme politique en vue évoquer les «classes moyennes »pour désigner des groupes sociaux faisant partie du vingtième le plus favorisé de la population. Une saine indignation qui l’a poussé par la suite à créer l’Observatoire des inégalités —qu’il dirige et qui est devenu un site d’information et d’analyse «incontournable », comme l’on dit aujourd’hui —, puis à écrire ce livre.
Un livre où je retrouve ses vieilles obsessions —justifiées, et que je partage entièrement —sur la nécessité de regarder les faits, de ne pas vouloir réduire à toute force une réalité sociale qui demeure complexe, et souvent contradictoire. Oui, nous dit-il, la société française demeure injuste, et les puissants ou les fortunés — deux termes presque synonymes, hélas — s’arrangent toujours pour que les règles leur servent ou, au moins, ne les desservent pas. On le verra ainsi mener la charge contre les alcooliers et les sociétés de jeux de hasard, non pas au nom de la morale, mais parce qu’ils nous prennent pour des imbéciles, en se présentant en bienfaiteurs. Ailleurs, on découvrira que la discrimination positive peut servir en réalité à masquer « la pauvreté des politiques sociales structurelles ».Ou que les inégalités entre hommes et femmes, qui se réduisent, sont désormais remplacées par de l’inégalité entre les femmes, comme l’atteste la montée du nombre de femmes de ménage.
Mais il n’en déduit pas qu’hier était mieux qu’aujourd’hui : « Regretter le “bon vieux temps” ne semble pas très pertinent », écrit-il dans son dernier chapitre. Simplement, malgré les plus grandes libertés dont nous jouissons, malgré une meilleure formation, une meilleure santé, un plus grand confort, la société demeure dure à l’égard des faibles.
Bref, déchiffrer la société n’a de sens que si cela nous permet de l’améliorer. Et, dans ce domaine, il nous reste beaucoup à faire, nous suggère Louis Maurin. Il a évidemment raison. Et c’est pour cela que son livre, riche d’informations parfois méconnues, d’analyses puisées aux meilleures sources et d’observations pertinentes, est un livre utile. Mieux : un livre essentiel. Pourtant, ce n’est pas un livre militant : il ne nous propose pas de rendre la société meilleure et encore moins de façon d’y parvenir. Mais il nous fournit un état des lieux nuancé,avec son côté cour et son côté jardin. Voilà où nous en sommes, nous dit-il : vous êtes adultes, vous avez votre idée sur ce que devrait être la bonne société, et vous voyez donc le chemin qu’il vous reste à parcourir entre ce qui est et ce qui devrait être. À vous de jouer, à vous de défricher les sentiers du futur. Si vous le souhaitez.
Lire cette préface en PDF
(98 ko)
Premier chapitre
Population : le dynamisme retrouvé
Comme la valse, le « déchiffrage » de la population peut se décomposer en trois temps. Premier temps : la population d’un pays est alimentée par les naissances. L’analyse des comportements de fécondité permet d’aller à la source de la démographie. En France, l’un des pays d’Europe où l’on fait le plus d’enfants, ce thème a longtemps fait l’objet de polémiques. Deuxième temps : la population se réduit du nombre de décès. L’allongement de la durée de vie constitue l’un des principaux progrès de nos sociétés. Sur ce sujet, le débat ne porte pas sur les évolutions elles-mêmes, mais sur les conséquences du vieillissement de la population — abordées en détail au chapitre 5. Enfin, troisième temps, la population dépend de ses relations avec l’extérieur à travers les migrations, qui comprennent des entrées (l’immigration), mais aussi des sorties du territoire (l’émigration). L’étude de la population immigrée sera développée au chapitre 4
Lire la suite du chapitre en PDF
(197 ko)
La bibliographie générale
Les références présentées ici, transversales, recouvrent de multiples sujets traités au fil de l’ouvrage.
Le lecteur trouvera également en fin de chaque chapitre une bibliographie et les principaux sites Internet à consulter en fonction de la thématique abordée.
Lire la bibliographie en PDF
(115 ko)